25 février 2009
J'aimerais bien poster un message un peu consistant, autre chose qu'une nature morte de Cézanne qui voudrait signifier un truc dans le genre le langage m'agresse alors je me réfugie dans la pensée muette de la peinture (ce qui sent le Merleau-Ponty à plein nez, je l'avoue), mais je ne sais pas si je vais y arriver. Il me semble que ce que j'ai à écrire est ailleurs, et ne peut pas trouver refuge cette fois dans le quasi-anonymat (que j'aimerais complet, mais que ma flemme de déménager ce blog pour l'écarter des derniers regards connus qui sont encore susceptibles d'y passer condamne à demeurer partiel) de ces caractères grisâtres. C'est tellement plus facile ici, et ça le serait tellement plus encore sans cette flemme ; mais, ça n'a pas le même sens ; ici, les mots sont en retrait, spectateurs en quelque sorte, de ma vie - ils essayent de la voir, de la faire voir, de me la faire voir ; ceux que je crois devoir écrire maintenant seraient impliqués dans ma vie, ils ne la regarderaient plus simplement s'écouler en tentant de la décrire de loin (et si la description est maladroite, ratée, si elle tombe à côté de la réalité, ce qui est presque inévitable, ce sera sans conséquences), mais ils en fixeraient quelque chose, parce que passé le temps de retrait qui est celui de l'écriture, ils auraient ensuite leur rôle à jouer dans ma vie, comme l'un des (plus ou moins) subtils engrenages de sa grande mécanique. Et une fois ce rôle en marche, une fois entrés dans le jeu des causes et des effets dont ils se tiennent habituellement à l'écart, les mots n'ont plus le pouvoir de faire fluctuer ce qu'ils sont, ils ont fini de n'exister qu'à moitié, d'être comme provisoires, en suspens ; ils ont agi, transformé le cours des choses, et se doivent en quelque sorte de répondre de leurs actes : ils sont ce qu'ils sont - à la virgule près - qui a provoqué tel effet, rien d'autre : et leur fixité nouvelle de chose fixe et trahit ce que ma vie a de fluant et d'insasissable, mais puisque malgré leurs inévitables erreurs c'est bien cette vie qu'ils voulaient dire, ils lui donnent un corps, dans lequel elle ne saurait se reconnaître tout à fait, mais qui seul est capable de prendre et assumer le risque de la faire être sous les regards.
23 février 2009
21 février 2009
Je suis lâche. Toujours incapable de dire. Je cherche juste quelque part où asseoir ma vie, je crois. Et je ne trouve pas. C'est peut-être exactement ce qu'il disait, même si dans les relations entre les gens il y a toujours des
, au dessous il faudrait cette certitude. C'était terrible de l'entendre décrire ça en me disant, moi c'est quelque chose que je ne connais pas. J'ai pensé à M. mais même M., je ne suis pas sûre. Et maintenant cela fait tellement longtemps que je ne l'ai pas vue...
Encore une fois, je consulte mon portable et l'écran est vide. Je n'avais rien dit, et j'ai voulu me rattraper dans un texto qui n'a pas eu de réponse.
Et j'ai mal. Même si je sais qu'on en est (presque) tous au même point.
Faut-il attendre, ou aller se briser contre
? Une erreur, je crois, c'était une erreur.
Il ne faut plus que j'écrive, il faut que je parle.
Et je ne parle pas.
Un jour un jour il y aura quelqu'un à qui je dirai et ce ne sera pas cet effort surhumain qui fait cracher plutôt que dire
cette phrase que je n'ai pas prononcée depuis des lustres parce que je ne la veux pas triste
et que j'écrirai ici pour personne
car personne n'a le droit de l'entendre
Je t'aime.
10 février 2009
Et T. continue de me draguer. Je ne sais pas à quoi il joue. Est-ce qu'il fait ça comme avec toutes les autres ? Ou bien ?
Je l'avoue, j'aime quand il me dit, avec son air gentil : "c'est bien, que tu sois restée."
Et on a des conversations étranges.
- Contre la flemme, c'est pas compliqué, il suffit d'avoir un copain qui se lève à sept heures du matin tous les jours.
- Je n'ai pas de copain. (Et j'aurais pu ajouter : tu le sais très bien.)
- Ben c'est pas grave ça on peut y remédier, je peux être avec R. une semaine et une semaine avec toi.
- Non. Non.
- Ben pourquoi ?
- Je ne partage pas. Et je crois que R. non plus.
...
(Plus tard, dans les couloirs de la Sorbonne, comme j'étais à la traîne après avoir passé des heures à chercher ma carte d'étudiant dans mon sac pour pouvoir entrer,)
- Tu as l'air bien solitaire.
- Toujours !
- C'est marrant, ça me fait penser à moi.
- Ah, ça doit être un truc d'enfants uniques.
- C'est ce que je me disais, aussi. Ça pose des problèmes ça, avec R., parfois...
- Comment ça ?
(Et finalement, il n'a pas trop su me dire.)
- Mouais. D'un autre côté, j'aime bien me sentir entourée, aussi.
- Ah oui, mais moi aussi...
La dernière fois, c'était,
- Ben vient dormir dans notre lit, sinon.
- Ah non.
- C'est vrai que c'est un peu étroit. Mais c'est pas grave, R. va se sacrifier et tu vas dormir avec moi.
- Non. Non.
- Ben pourquoi ?
- C'est comme ça.
- Bon... c'est moi qui me sacrifie et tu dors avec R., alors ?
Et je n'ai rien dit.
Un peu plus tard,
- J'avais pas vraiment prévu de rester dormir chez vous, à l'origine.
- Mais c'est bien que tu restes, comme ça cette nuit je dors en compagnie de deux filles magnifiques.
- Mais quel dragueur !
Et R. a ri en disant, tu vois, je t'avais dit.
Et finalement ce type provoque en moi des sentiments bizarres, contradictoires. Chaque fois je suis contente de le voir, et même rien qu'à l'idée de le voir ; c'est tellement agréable de s'entendre dire qu'on est une "fille magnifique", même si c'est parmi tant d'autres, et pourtant à la fois tellement désagréable de penser à R. et de me mettre à sa place quand il dit ça, toutes ces fois où il donne le sentiment de ne pas tellement faire de distinction entre elle et les autres. J'aime et je n'aime pas T., parce qu'il est très exactement ce genre de types qui ont tout pour me rendre folle, ces types qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient arrêter de coucher à droite à gauche quand ils ont une copine, ces types dont vous savez d'avance que vous n'arriverez pas à cerner le regard qu'ils poseront sur vous si vous devenez leur copine, dont vous savez qu'ils vous donneront l'impression de n'être finalement pas grand chose pour eux, en bref, avec qui vous savez que vous ne pouvez que souffrir, mais qui, malgré tout, vous attirent. Et finalement, il y en a tellement des types comme ça, cela m'effraie. Remarquez que je ne les condamne pas ; souvent, ce sont des gens que j'aime bien. Le problème, c'est moi, moi qui ne supporte pas d'avoir pour copain quelqu'un de ce genre, mais qui ai pourtant du mal à m'empêcher de les aimer. Il faut que je vois E., pour me souvenir qu'il existe des gens différents, des garçons que sans doute je pourrais aimer sans péter les plombs ; juste me souvenir, pour que ça me maintienne les idées en place, que ça m'empêche de faire des bêtises, et surtout, pour que ça me rassure.
09 février 2009
Je ne comprends pas. Tout à l'heure dans l'amphi Richelieu j'écoutais le discours de la présidente de Sauvons la Recherche et tout d'un coup j'ai eu envie de pleurer. J'en ai grogné contre moi-même, pauvre petite hystérique que tu es, ravale-moi ces larmes ridicules. Mais plusieurs fois un peu d'eau salée s'est accumulé au bord de mes paupières. Pas plus loin. C'était presque assez pour avoir un peu honte. Étonnement, surtout : cela faisait des mois que je ne pleurais plus. Que même dans les moments de déprime mes yeux restaient secs. Pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi en écoutant ce discours ? C'était beau, c'est vrai, ce rassemblement de toute sortes d'idéalistes, enseignants, chercheurs, étudiants en lettres et sciences humaines, peut-être même y avait-il des scientifiques dans la salle, tous réunis dans le grand amphi de la Sorbonne pour défendre des valeurs derrière lesquelles on ne peut plus se ranger sans se voir accusé de conservatisme. Un moment historique, dont on n'a même pas parlé aux infos, haha. Pourtant ce sont eux, je veux dire c'est nous, qui avons raison, je crois (et quand je dis croire, je pèse mes mots.) Il y a ce moment où je me suis dit, oui, après tout, mastérisation ou pas, et quels que soient les bâtons que le gouvernement me mettra dans les roues, un jour j'enseignerai. Et même si je dois perdre je me battrai (dramatisons.) Je ne chercherai à convertir personne (je n'ai pas l'âme d'une militante et le militantisme m'ennuie, quand il ne m'agace pas), mais je me battrai, pour ces valeurs qui font rire d'être presque trop simples, trop vieillies, pas assez réalistes dit-on, et puis trop adolescentes d'être à contre-courant dans cette société ; un truc de jeune rêveur un peu simple d'esprit, n'est-ce pas, et même pas original (c'est plus original d'être capitaliste, évidemment.) Le savoir désintéressé, la coopération plutôt que la concurrence, l'intégrité intellectuelle plutôt que la course à la notoriété, la liberté des étudiants, l'enseignement plublic, laïc, gratuit et jusqu'à un certain niveau obligatoire. Ce genre de choses. Je ne veux plus culpabiliser de défendre un soit-disant luxe superflux. Le savoir n'est pas un luxe réservé à des privilégiers, ou bien il ne devrait pas l'être. Tel est bien l'objectif de l'enseignement public et gratuit. Je ne veux pas réfléchir non plus en termes pragmatiques. Ce ne sont pas tant les "simples" conséquences pratiques d'une réforme qui m'intéressent que les valeurs qui se cachent derrière. Au service de quel dieu sommes-nous, comme dirait Weber. Et j'ai bien failli pleurer, là, isolée au milieu de cette mer de visages inconnus, à écouter ces discours qui m'émeuvent un peu trop. Quand je suis sortie de là il pleuvait, et c'était vraiment étrange de voir que dehors, au pieds même des murs de la Sorbonne, la vie continuait comme si de rien n'était, les gens marchaient dans la rue, se cramponaient à leurs parpluies sans se douter de ce qui était en train de se jouer, là, à quelques mètres d'eux, au cœur de cette bâtisse qu'ils longaient sans la voir. J'ai marché, rue des Ecoles, pour rejoindre Odéon, et j'ai pensé au cinéma, à mes longues errances dans le quartier latin quelques semaines auparavant, à Florence qui disait qu'il n'y a pas de hasard. J'ai repensé aussi à Clignancourt où j'étais retournée ce matin-là après quinze jours d'absence, et je me suis dit que c'était un endroit bien triste et froid sans la présence de certaines personnes. Alors, sur le trottoir trempé de pluie où mes pas recouvraient sans laisser la moindre trace ceux de tant d'autres personnes qui avaient du le fouler dans la même journée, je me suis sentie un peu seule. De ces solitudes comme elles vous tirent des larmes, parfois.
07 février 2009
Elle m'a serré la main mollement, comme le fait une femme, en me disant avec un sourire qu'elle "n'était pas très bise." Il avait beau dire qu'il pouvait le faire, lui aussi, c'est elle qui est allée acheter à manger, qui a préparé le repas, fait la vaisselle. S'est occupée de la gamine, la plupart du temps. Elle n'a pas tellement parlé avec nous. Avait l'air soucieuse de ne nous laisser discuter tranquillement. Elle m'a un peu fait l'effet d'une mère, et nous de deux gosses qu'on laisse "jouer" sans les embêter avec des histoires d'adultes. Un peu. Ça m'a amusée, aussi, ce souci qu'il semblait avoir de ne pas passer pour un macho. "Mais non, je vais la faire, la vaisselle." Un peu plus tristement, j'ai souri intérieurement de constater que sans doute il n'échappait pas à la règle, celle qui dit que beaucoup d'hommes intelligents et curieux épousent des femmes avec qui ils n'ont pas tellement de conversations d'ordre intellectuel. Enfin, ç'a été sans doute trop bref pour que je puisse réellement me faire une idée pertinente de la situation, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma mère, qui même sur un sujet qu'elle connaît mal ne serait pas restée à l'écart de la discussion. Ni moi non plus.
C'était étonnant, également, de le voir avec un bébé de six mois dans les bras, qui chantait pendant qu'on parlait et se marrait franchement quand je lui faisais un sourire. C'était touchant, et alors que depuis ce jour de septembre où, sortant du jardin des grands explorateurs à Port-Royal, et méditant les quelques pages de Louis Claferte que j'avais lues un peu plus tôt, l'idée s'était soudain abattue sur moi comme le marteau sur le fer rouge que finalement, peut-être bien je n'avais pas envie d'avoir d'enfants, jamais, et préférais ne jamais ressentir cet amour trop absolu et terrible, me semblait-il, d'une mère pour le fruit de ses entrailles ; alors que depuis ce jour, il me semblait que cette idée dont je n'ai jamais parlé s'était comme malgré moi fermement installée parmi mes détestables certitudes, quand je l'ai vu, lui, avec sa gamine de six mois dans les bras, et que j'ai croisé le regard rieur de la petite qui me faisait rire moi aussi, c'est comme si d'un coup tout s'était envolé. Quand il disait, sans que je comprenne vraiment pourquoi, que "quand on a des enfants, on commence à relativiser", je n'ai pas pu me dire que de toute façon ça ne me concernait pas ; quand Raphaëlle hier précisait en riant, après une discussion sur les enfants uniques, que de toute façon c'était pas sûr du tout qu'elle en ait un jour, des enfants, et que je riais avec elle en acquiesçant, je ne pouvais pourtant pas m'empêcher de revoir le visage radieux et hilare de la gamine qui chantait dans ses bras, et je sentais qu'au plus profond de moi quelque chose n'adhérait pas du tout à mon rire.
On a parlé, et ça m'a fait du bien. Quand je suis allée le voir, j'avais peur que la timidité prenne le dessus comme elle le fait parfois, de ne pas savoir quoi dire, et finalement de me taire. Et je sais que je l'aurais très mal vécu. Ces silences que je ne sais pas rompre ont toujours le goût d'échecs des plus cuisants ; chaque fois j'en suis malade. Mais silence il n'y a pas eu. Peut-être était-ce d'être invitée, de me sentir la bienvenue ; certainement, c'était aussi les effets du chemin que prend doucement ma vie à Paris depuis quelques temps, ce quelque chose en moi qui semble peu à peu s'ouvrir. Parfois, je me demande à quoi ou à qui je dois cet imperceptible transformation. Sans doute lui-même n'y est-il pas étranger. Il est de ceux avec qui, lorsque je parle, j'ai le sentiment surprenant que quelque chose de moi acquiert soudain comme une petite place au sein de l'être, un être qui ne sera jamais vraiment plein (ce serait trop lourd), mais qui est juste assez pour sortir du néant.
(...)
02 février 2009
La musique souvent me prend comme une mer
Opus 111. Les mots me manquent (problème récurrent.) Probablement, je devrais dire que je trouve ridicule et sans intérêt d'avoir donné pour titre à cet article des mots de Baudelaire. Artifice totalement vide de sens, je crois. Je ne suis même pas sûre d'aimer ce poème... mais non, ce n'est pas ça le problème : plutôt, que je le cite sans avoir vraiment pris la peine de me demander ce qu'il y aurait à en tirer, à en comprendre. Citation pour la citation, non pour la substance qu'elle contient et que je ne prends pas la peine d'en extraire. Tant pis, j'y reviendrai peut-être.
Je voudrais parler de la musique. Ce serait un lieu commun de dire qu'elle parle d'elle-même mieux que moi. La musique, le plus éloquent des silences, si l'on pense le silence comme absence de paroles. Toutes ces choses sans cesse répétées comme des évidences trop simples et surtout trop difficilement dépassables (une fois que l'on a dit ça, il semble que l'on a tout dit) pour ne pas devenir suspectes. Et lassantes.
Que dire d'autre, sur la musique ? Se taire, et écouter ? Mais j'en ai assez de me taire. Mon propre silence m'étouffe. Il faut parler, j'ai besoin des mots, pour ne pas mourir de perplexité. Il faut dire l'étonnement pour ne pas... mais, mourir de perplexité, je veux dire, peut-être, que c'est la perplexité elle-même qui meurt, dans l'absence de parole, ou de désir forcené de paroles. Et l'étonnement. Et d'une certaine façon, c'est ma propre conscience qui mourrait dans le même temps, car une conscience qui n'est plus perplexité ni étonnement n'est plus conscience. Il n'y a plus de recul, de retour sur soi. Et la conscience se fait sommeil, peut-être, ou quelque chose comme ça. J'ai besoin des mots, pour ne pas dormir. Ou peut-être, au moins, de courir après eux. De m'efforcer de les arracher au réel, à la vie. D'arracher à la vie son épaisseur, par les mots. Les mots comme des pinces sur la peau, sur la matière charnelle du réel...
Et la musique ? C'est peut-être pareil. Ce n'est pas en parler de façon théorique qu'il faudrait, c'est en extraire par les mots la matière vivante. Ou vécue, peut-être. Charnelle, encore. Peut-être, finalement, la musique la plus pure est-elle aussi aveugle que la vie non-réfléchie - la vie non-réfléchie, vous savez, lorsqu'on nous dit de se laisser porter, de vivre sans se poser de questions. Mais je crois pourtant que ce sont dans ces moments-là que notre vie nous échappe le plus. Parce qu'à tout abandonner pour se consacrer entièrement à vivre et rien qu'à vivre, la vie, on ne la voit plus. Parce que pour vivre plus on regarde moins. Et on vit sans le voir, sans le savoir. Non, contrairement à ce que l'on dit, je crois que c'est à se regarder vivre plutôt qu'à se plonger dans l'action sans recul que la vie gagne en intensité. Parce qu'alors elle se révèle à nous, dans toute son énigme, qui à chaque seconde vous explose à la conscience, au visage.
Et toujours les mots manquent, pour parler de cette explosion énigmatique de la vie. Ils manquent mais on n'abandonne pourtant pas ; le besoin de mots est insurmontable dans l'étonnement, parce qu'abandonner ce serait renoncer à l'énigme elle-même. L'étonnement face à l'énigme est besoin de mots. Il ne saurait être un état de repos ; il est tension, qui demande sans espoir à être résolue. Résolue, par les mots. Les mots, comme ce qui masque la vie dans son énigme, en posant dessus des étiquettes, dirait Bergson, une grille familière et rassurante. Mais cette résolution-là n'en est pas une, elle n'est qu'un nouveau problème : pour qui voit la vie, le gouffre entre elle et les étiquettes est trop immense et trop insupportable. La vraie résolution, ce serait que les mots cessent d'être des étiquettes, et qu'ils épousent la vie, qu'ils en expriment la matière, au lieu de la recouvrir arbitrairement. Que les mots, ces abstractions, se fassent matière, où gît le réel lui-même. Retour au plus proche du concret par l'abstraction elle-même du langage. Tâche aussi folle qu'exaltante s'il en est.
Et la musique. La "bonne" façon d'écouter de la musique, ce serait de l'écouter comme on regarde la vie même. De laisser son éngime vous exploser au visage, et le besoin de mots vous envahir. Ce que je veux dire par là, c'est qu'il y aurait une autre manière d'écouter de la musique, de l'écouter vraiment (c'est à dire, de n'en faire pas seulement un tremplin vers d'autres pensées), que celle dans laquelle on cherche à restituer au morceau une forme, une tonalité, à en énumérer les instruments... Il s'agirait de l'écouter en cherchant à saisir (par les mots), au plus profond de la musique elle-même, ce que les musiciens appellent son caractère je crois ; en fait, toute la complexité de ce qui est vécu par l'auditeur lorsqu'il est au plus proche de la musique, le plus envahit par elle et elle seule, quand s'estompent au maximum tout souci et affect qui proviendrait d'ailleurs. Se concentrer sur ce qu'il y a de vécu dans la musique, ou peut-être de vivant, lorsqu'on la vit entièrement (ou lorsqu'on est le plus près possible de la vivre entièrement), et sans plus se questionner sur la technique qui a permi au morceau d'acquérir ce caractère, pour s'efforcer de ne saisir que le caractère lui-même, dans sa complexité infinie, qui ne se réduit probablement pas à des techniques, et qui offre à lui seul un champ d'investigation immense.
Si je voulais parler de la musique, alors, de l'Opus 111 par exemple, il faudrait que je m'efforce de dire la vie en moi qui se déroule dans l'écoute de la musique. Me servir des mots pour dire la vie, c'est à dire les détourner de leur rôle d'étiquettes et tenter de parvenir à ce qu'ils recueillent au sein même de leur abstraction la matière concrète de ce que je vis. Peut-être pourrait-on parler ici de poésie. Et dans ce cas, la seule "bonne" manière de parler de la musique, ce serait ça : la poésie.
